En quoi consiste le travail de thérapeute familial ?

Cet article est le résumé d’une émission sur RCF, « Questions de famille » 

Pourriez-vous nous dire en quelques mots en quoi consiste le travail de thérapeute familial ?

Je reçois des couples ou des familles qui sont bloquées dans une difficulté ou une souffrance. Ce n’est pas toujours grave, mais leurs manières habituelles de régler leurs problèmes ne fonctionnent plus et fait que l’un ou plusieurs membres de la famille se sentent mal. Parfois aussi, les tensions sont telles qu’il n’y a plus moyen de se parler paisiblement ou de façon contructive. J’interviens non pas parce que je connaitrais la solution, mais parce que, n’étant pas prise dans la tempête affective, je peux voir les choses autrement, avec moins de douleur, ce qui permet de repérer des nouvelles pistes pour évoluer plus paisiblement.

Aujourd’hui, on parle plutôt des familles ; celles-ci peuvent avoir des configurations très différentes : (familles nucléaires, monoparentales,  recomposées…) Toutes ces situations peuvent-elles rencontrées ?

La famille, au sens strict, est un ensemble de personnes unies par les liens du sang ou des alliances. Mais pour beaucoup d’entre nous, c’est surtout le lieu où se vivent les relations affectives les plus intenses, que ce lieu soit « institutionnalisé » (le mariage, le pacs, la cohabitation légale, …) ou non (toutes les formes de couples qui ne sont officialisées nulle part ailleurs que dans la tête des amoureux eux-mêmes). Que ces relations soient positives ou souffrantes, ce qui est sûr, c’est que chacun de nous est issu d’une famille, qu’elle soit conforme au modèle social majoritaire ou non. Chacun a donc un parcours familial qui mérite qu’on s’y intéresse, non pas pour le juger mais en en retirer les fruits les meilleurs et en écarter ce qui fait mal.

Vu le nombre de modèles différents qui existent à l’heure actuelle, la « famille » est-elle encore une valeur qui compte pour notre société ?

De nombreuses enquêtes montrent que beaucoup de nos contemporains aspirent, espèrent construire une famille heureuse.
En même temps, on constate que les thérapeutes familiaux sont nombreux et ne manquent pas de boulot, ce qui montre que cette aspiration au bonheur familial n’est pas forcément facile à mettre en œuvre.
C’est là une des fonctions de la thérapie : non pas présenter un modèle idéal ou idéalisé de la famille, mais réfléchir ensemble aux situations concrètes et quotidiennes de la vie familiale et chercher des pistes pour que chaque membre de la famille puisse s’épanouir au mieux, et sortir de certaines difficultés.

Vous dites que beaucoup espèrent construire une famille heureuse. Qu’entendez-vous par construire ?

La famille est d’abord un fait, une réalité : nous sommes un ensemble de personnes unies par les liens du sang ou par des alliances, institutionnalisées ou non. Une part de cette réalité, donnée à chacun, est non choisie (je ne choisis pas d’être né à tel ou tel endroit, je ne choisis pas mes parents ni mes frères et sœurs) ; une autre part est voulue et choisie (normalement, dans notre culture, je choisis mon conjoint…) A partir de ces relations, choisies ou non, je vais construire mon propre chemin de vie, prendre des décisions personnelles qui auront un impact sur les autres, et de ce fait participer à ce que la famille va devenir au fil du temps.

Vous semblez dire que chacun est responsable de sa famille ; donc, si la famille va mal est-ce notre faute ?

On pourrait prendre une comparaison : la famille est comme une potager. Le jardinier ne choisit pas le fait que tel légume pousse à telle époque, qu’il est sensible au gel ou aux insectes, ni ne peut agir sur le soleil qui chauffera ou non sa plantation. Par contre, il a le choix de la manière dont il va entretenir son potager, même s’il n’est pas maître des conditions climatiques. Dès le début, ses plantations seront soumises à des incidents et accidents mais cela ne l’empêche pas, normalement, de porter du fruit. Le jardinier va prendre soin ou non de ses légumes, les faire fructifier ou non, en récolter les fruits ou non, partager sa récolte ou non… La construction de la famille est un peu semblable : chaque membre de la famille va en prendre soin ou non ; s’investir ou non dans ce qui la fait vivre ; les évènements heureux ou malheureux vont contribuer à la faire évoluer, parfois vers plus de lien, parfois vers la rupture. Le défi est de veiller à ce qu’elle reste en bonne santé, ou retrouve la santé quand elle a été attaquée.
Nous recevons notre famille, nous ne sommes pas responsables du passé, mais nous construisons, tous ensemble, son présent et son avenir. Je pense important de bien comprendre que l’état de notre famille n’est pas une fatalité. Nous ne pouvons pas entièrement la modeler à notre façon, mais nous pouvons tout de même influencer son fonctionnement.

Quand on parle des couples et des familles dans les médias, c’est régulièrement en termes de souffrances et de conflits. Or, à l’origine de la famille, il y a normalement l’amour. Si on s’aime, tout devrait être facile, non ?

La famille nucléaire (papa-maman- enfants) a été pendant longtemps un modèle majoritaire et indiscutable. On espérait que l’amour y circule, mais même si ce n’était pas le cas, on s’efforçait de maintenir la famille ensemble. La pression sociale allait dans ce sens-là. Depuis la fin du siècle dernier, et pour diverses raisons, ce modèle n’est plus le seul. On n’a plus accepté de rester ensemble sans amour. Les divorces ont explosé. Avec la montée du divorce, on a eu de plus en plus de familles recomposées. Suite à la libération sexuelle, il y a eu une forte croissance des familles monoparentales. Aujourd’hui, parfois, on ne sait plus très bien qui fait partie de la famille, tant les modèles sont variés et changeants. On ne sait parfois même plus si l’amour longue durée est possible ou complètement utopique. Alors, oui, l’amour est essentiel au bonheur familial, mais quel amour ? Pour quoi faire ? Pour quel projet ? Et quand la relation passe par des moments plus difficiles, comment aimer celui qui nous a déçus ? Celui qui nous a quittés ? Celui qui a pris la place d’un parent ? Comment aimer ce frère dont je suis jaloux ? Comment canaliser l’agressivité de l’enfant qui refuse de partager sa chambre avec l’enfant du nouveau copain de maman ? L’amour semble facile en théorie, mais en pratique, dans la réalité du quotidien, c’est parfois drôlement compliqué !

Avez-vous donc des recettes miracles pour faciliter un « vivre ensemble en famille » qui tienne compte à la fois de l’épanouissement personnel et de l’intérêt de l’autre ?

Pas de recettes toutes faites, non. Mais quelques outils, quelques repères pour mieux comprendre ce qui nous arrive. Comprenons-nous vraiment ce lien qui nous unit à nos proches ? Comprenons-nous nos propres réactions ? L’amour devrait être le fil conducteur de notre famille, mais que fait-on de toutes ces émotions, souvenirs, heureux ou douloureux, qui tissent notre vie ? Qu’est-ce qui fait d’ailleurs que telle situation conduit les uns au divorce alors que pour d’autres, elle renforce le couple ? Je pense par exemple à la maladie, ou à l’épreuve du chômage, qui agressent le couple. Pourquoi certains l’affrontent ensemble, et pourquoi d’autres sont détruits ? Que fait-on de nos blessures d’amour ? Comment trouver le juste équilibre entre mon appartenance à la famille et ma liberté personnelle ? Dans ces liens qui nous unissent, quelle est la part d’amour et de devoir ? Comment vivre ensemble sans s’étouffer ? Sans se blesser ? C’est de toutes ces questions que nous essayons de travailler en consultation.  La thérapie familiale,  rappelons-le, n’est pas une science exacte mais un ensemble d’outils qui permettra à la personne de voir plus clair en elle et dans ses relations.

Existe-t-il des familles qui vont bien ?

Oui, certainement et heureusement ! Mais qu’est-ce qu’une famille qui va bien ? Ne croyons pas trop vite qu’une famille qui va bien est une famille où tout est rose, où tout le monde s’aime parfaitement, ou il n’y a jamais de tensions, de disputes, de problèmes, où la souffrance n’existe pas. Non. Une famille qui va bien est une famille qui parvient à sauver le lien affectif par delà les tempêtes éventuelles, et où chacun peut construire sa personnalité, peut répondre à sa vocation propre… Où il y a un équilibre entre le respect des aspirations de chacun et le respect des personnes et des liens. Cet équilibre n’est jamais acquis une fois pour toute, et se construit dans un dialogue permanent.

Selon vous, les familles heureuses existent. Encore faut-il s’entendre sur le terme « heureux ». Une famille « qui va » n’est pas une famille qui ne rencontre aucune difficulté mais bien une famille qui sauve la relation, le lien affectif, malgré la difficulté rencontrée. Quand la famille va mal, que les conflits sont violents et que la souffrance est intense, que faire ?

Ne pas crier trop vite à l’échec. La famille est un peu comme un corps humain : parfois, on peut avoir des symptômes impressionnants et croire qu’on va mourir : qui n’a entendu un malade, avec une forte fièvre, des maux de tête terribles et l’estomac à l’envers, proclamer avec force et conviction qu’il allait mourir dans la seconde ? Et ça peut n’être qu’une grippe, violente de fait, mais rarement mortelle… A l’inverse, le corps peut ressentir un petite gêne, peu douloureuse, mais qui cache, en fin de compte, un cancer gravissime.
Je pense par exemple à un couple venu consulter pour des difficultés de dialogue. Madame explique que le couple va globalement bien mais que parfois, Mr a des sautes d’humeur. De fil en aiguille, je m’aperçois que ces sautes d’humeur se manifestent pas des coups, parfois très violents. Madame, pourtant, ne veut pas se reconnaître femme battue, et Monsieur refuse d’être perçu comme violent. C’est trop dur pour eux. Ils préfèrent dire que c’est un petit problème, douloureux certes, mais qui ne met pas en danger le couple qui sinon va très bien. Il a fallu plusieurs mois pour que ce couple comprenne que la violence, si elle n’était pas traitée, allait tuer le couple, et blesser les enfants. Monsieur a été suivi personnellement,  le thérapeute de couple continuant à aider le couple à construire les relations autrement.
Quand je parle de symptôme léger, je veux dire que c’est un symptôme qui est perçu comme léger par le couple, parce que, consciemment ou non, ils ont trop peur de voir la réalité. Quand la famille souffre, c’est important de ne pas nier ou minimiser sa souffrance, au risque de la voir s’aggraver au fil du temps. Sortons de la fausse croyance que, si nous nous aimons, nous ne pouvons pas avoir de difficultés. L’amour n’est pas l’absence de difficulté, l’amour est ce qui nous permet de conserver des liens respectueux les uns pour les autres, au-delà des différences ou des conflits.

L’état des lieux de la situation familiale étant fait, que peut proposer le thérapeute familial ? La thérapie de couple ou de famille peut-elle tout soigner ?

Beaucoup de familles trouvent des solutions en elles-mêmes, en prenant le temps de se parler en vérité. Ce n’est pas toujours facile ni rapide, mais ça marche. Parfois, les personnes sont trop impliquées émotionnellement, ou n’osent pas entrer en discussion par peur du conflit ou par peur de décevoir. C’est bien qu’elles aillent consulter. Non pas parce qu’elles sont incapables de se débrouiller seules, mais parce qu’ un regard extérieur et neutre peut peut-être mettre le doigt sur ce que les membres de la famille ne voyaient plus car ils sont trop impliqués ou en difficulté. Dans l’exemple dont je viens de parler, ca a marché parce que les deux conjoints ont pris conscience du problème grâce à un regard extérieur, et ont accepté, tous les deux, de se remettre en cause.
Chaque thérapeute a sa manière de travailler, influencée entre autre par les concepts qu’il a appris et à partir de cela, il va d’abord tenter de poser un diagnostic : que se passe-t-il dans cette famille ? Que révèlent les symptômes ?
Le thérapeute va ensuite proposer ses hypothèses (rappelons que ce ne sont que des hypothèses, et qu’on va réévaluer la situation au fil du temps) et voir avec les patients quels seraient les changements possibles pour améliorer la situation.
Et puis il y a tout le travail de mise en œuvre du changement.

Vous venez de parler d’une nécessité de changement de la part des familles qui connaissent des conflits. Comment demander à quelqu’un de changer ? La sagesse populaire ne dit-elle pas « tu ne le changeras pas » ?

Vous avez tout à fait raison, on ne change pas quelqu’un. Par contre, on peut changer les comportements et les manières d’entrer en relation. C’est souvent là que ça se complique : ce n’est pas simple de changer de comportements, surtout quand il est bien installé ! Ce n’est pas simple de reconnaître sa part de torts, c’est beaucoup plus facile de se considérer comme victime et attendre que la solution vienne de l’autre ou des autres ; ce n’est pas simple de ne pas être submergé de colère, de culpabilité, de désespoir…
Le thérapeute essaie, d’encourager, d’accompagner les processus de changement des personnes dans leur agir et non pas dans leur être. Se faire accompagner par un thérapeute ne veut pas dire qu’on va être obligé de devenir quelqu’un d’autre.

Pourriez-vous conclure en quelques mots ?

Mieux vaut prévenir que guérir.
Si il y a bien une chose à retenir, c’est qu’il ne faut pas juger trop durement notre vie familiale. Elle est en constante évolution, et ce n’est pas parce que parfois elle est rude, que du coup elle ne vaut rien. Retrouvons l’espérance et la foi en nos grandes capacités d’autoguérison. Si c’est trop compliqué, ne prenons pas de décisions irréversibles trop vite, avant d’avoir consulté: on voit tous les jours, dans notre cabinet, des familles qui s’en sortent après avoir passé des mois ou même des années très pénibles.
Ce blog  s’efforcera de réfléchir à ce qui aide les familles à vivre heureuses, et à signaler ce qui peut la mettre en difficulté. L’objectif est de redécouvrir ensemble nos grandes capacités relationnelles, et de nous redonner confiance : oui, la famille heureuse est possible, nous ne maitrisons pas tout mais nous avons tout de même pas mal de bons outils pour améliorer ce qui doit l’être et nous réjouir de ce qui va bien !

Publicités

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s

%d blogueurs aiment cette page :